Portrait De Letizia Battaglia 
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« « On peut utiliser l'appareil photo comme une arme, 
une arme du côté de ceux qu'on aime. »
Letizia Battaglia
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J'ai eu l'occasion de lire ce livre, mais je n'avais jamais pris le temps. Cet été était le moment idéal : du temps, du ciel bleu et la mer en fond. Je me rappelle de la première fois que j'ai découvert le travail de Josef Koudelka, j'avais été emporté par une vague non seulement photographique mais aussi humaine, mon premier livre de lui était « Gitans ». Et bien j'ai eu la même impression en lisant le livre de Letizia Battaglia. La similitude entre leur vision, leur obstination à dénoncer un sujet fort, mais pas seulement.

Ces photos sont incroyables. Cette photo de femme voilée qui pleure devant un cadavre, prise à hauteur d'homme, presque de plain-pied avec la douleur, c'est Letizia Battaglia qui l'a faite. Sa vie ressemble à ses images : abrupte, sans fard, et pourtant traversée de tendresse. On y retrouve aussi la vie des habitants de Palerme.

Elle y est née en 1935 dans une famille bourgeoise cabossée par la guerre, mariée à seize ans pour échapper à un père trop sévère, mère de trois filles avant vingt-cinq ans, elle traverse une dépression avant que la photographie ne la sauve. Le basculement arrive en 1969 : elle entre au journal L'Ora comme journaliste, une amie lui offre un Minolta, elle part se former à Milan. En 1974, elle rentre à Palerme comme responsable photo du journal, et rencontre Franco Zecchin, photographe lui aussi, qui devient son compagnon et son complice.
Entre 1975 et 1992, elle photographie les règlements de comptes de la mafia. Ce qui frappe, ce n'est pas la violence en soi, c'est son refus de la spectaculariser : elle est là, au ras du trottoir, et regarde ce que personne ne veut regarder. Ses images serviront même de preuves en 1993, lors du procès de Giulio Andreotti.

Mais la réduire à la mafia serait une erreur - c'est d'ailleurs ce que ce livre du Jeu de Paume cherche à corriger. Elle photographie aussi les femmes et les enfants de Palerme, croise Pasolini, ouvre sa propre galerie en 1977, reçoit le prix W. Eugene Smith en 1985 - première femme européenne à l'obtenir -, puis siège douze ans au conseil municipal avec les Verts. L'assassinat des juges Falcone et Borsellino, en 1992, la pousse à cesser de photographier les crimes. Elle part vers d'autres territoires, recompose ses négatifs en mêlant scènes de crime et fleurs, et fonde en 2017 le Centro Internazionale di Fotografia de Palerme. Elle meurt en avril 2022, dans la ville qu'elle n'a jamais vraiment quittée.

Elle n'a jamais séparé l'image de l'engagement, voilà ce qui me touche chez elle. C'est sans doute ce qu'elle a laissé à la photographie sicilienne : la preuve qu'on peut regarder l'horreur en face sans s'y durcir, et continuer, après, à photographier des fleurs. Je crois qu'elle est devenue ma photographe préférée.

J'avais eu tort de ne pas la lire plus tôt.
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