Je reviens souvent à Depardon. Pas par fidélité, plutôt par nécessité. Il y a dans son travail quelque chose qui résiste au temps et aux modes : une manière d'être là, simplement, sans forcer le réel à signifier plus qu'il ne veut bien dire.
Son oeuvre couvre plusieurs décennies de photojournalisme, les conflits africains, les campagnes politiques, et plus tard la France profonde photographiée au 6x17 avec une lenteur presque obstinée. Mais ce qui m'y ramène, c'est moins la diversité des sujets que la cohérence du regard. Depardon n'illustre pas. Il attend.
"Voyages" est le livre où tout bascule. Publié en 1998, il rassemble des images faites en dehors des contrats, entre les missions, dans ces intervalles où personne ne l'attendait nulle part. Depardon pose les commandes et regarde. Pas pour livrer, pas pour illustrer un sujet déjà décidé. Juste pour être là. Ce sont des instants hors du temps, captés sans filet, et c'est précisément ce qui leur donne cette densité particulière. Beaucoup considèrent ce livre comme fondateur : c'est là que sa façon de faire du silence une composition devient vraiment lisible.
Ce qui me touche maintenant, en feuilletant ces pages, c'est que je commence tout juste à comprendre ce que ça veut dire. Ces moments où on ne cherche rien. Où l'on sort avec son appareil sans mission, sans cadre, sans attente. Et c'est exactement là, dans cet espace vide, que tout peut arriver. Pas parce qu'on le décide. Parce qu'on a arrêté de décider.
J'ai déjà "Berlin", "Jo", "Paris". Chacun ouvre une façon différente d'entrer dans son univers. Mais "Voyages" est ailleurs : c'est le livre qui donne la clé des autres, et peut-être la clé de quelque chose de plus personnel que je n'aurais pas su formuler avant de le tenir entre les mains.

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"Le monde n'est pas fait de beautés exceptionnelles ni de points de vue pittoresques. Il est tout simplement des lumières sur des entrées de villes, des campagnes sans histoire. Je me dois de décider de ces hasards. Au fond, c'est ça... des photographies."
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Le livre
"Voyages" est un pavé qu'on ouvre et qu'on referme difficilement. C'est un tour du monde au sens littéral : le Sahara et ses hommes voilés dans la lumière blanche du désert, Saïgon et ses rues chargées, New York, Le Caire, La Paz, la Somalie, l'Afghanistan, Addis-Abeba. Des continents entiers traversés en noir et blanc, sans ordre géographique strict, sans démonstration. Ce n'est pas un atlas. C'est un carnet intérieur.
Ce qui frappe, page après page, c'est la rigueur des compositions. Parfois plus construites, plus posées, que dans ses reportages sous pression. Parce qu'ici il a le temps. Il choisit son cadre. Il attend la lumière. On voit un photographe curieux et disponible, qui découvre le monde pour lui-même, sans mission à rendre. Les êtres qu'il photographie, enfants d'Afghanistan, passants du Caire, visages anonymes de La Paz, sont saisis sans effet, sans anecdote, comme de l'intérieur. Pas de distance de reporter. Une présence.
Ce livre, c'est le déclencheur. Le moment où Depardon arrête les contrats et regarde enfin ses propres images, celles qu'il faisait hors champ, entre deux missions, pour personne. Et c'est là, précisément, que tout devient lisible.

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