Elle est née en mars 2000 dans une ville assiégée, et elle y mourra vingt-cinq ans plus tard, sans jamais avoir vu autre chose que ses ruelles, ses marchés, ses ciels tantôt calmes, tantôt déchirés par les bombes. Gaza était son monde entier. À 24 ans, elle n'en avait jamais franchi les frontières. Mais plutôt que de subir cet enfermement, Fatma Hassona en fit une vocation : puisqu'elle ne pouvait pas partir, elle témoignerait.
Son arme, c'était l'objectif. Ses munitions, la lumière. Elle photographiait les visages creusés par la fatigue, les enfants qui jouent malgré tout, les ruines que l'habitude finit par rendre presque familières. Elle animait aussi des ateliers d'écriture pour les plus jeunes dans une école devenue refuge pour les déplacés, comme si les mots, eux aussi, pouvaient faire barrage à l'oubli. Ses collègues l'appelaient "l'œil de Gaza". C'était à la fois un surnom et un destin.
Quand la guerre s'embrase après octobre 2023, elle ne pose pas son appareil. En janvier 2024, un bombardement emporte douze membres de sa famille. Elle survit. Elle continue. C'est dans cette période de deuil brûlant que la réalisatrice Sepideh Farsi lui tend la main depuis l'autre côté du blocus : incapable de poser le pied à Gaza, elle lui demande de filmer à sa place. Entre ces deux femmes que tout sépare, l'âge, la nationalité, le destin, naît un dialogue rare, presque miraculeux. Pendant près d'un an, Fatma envoie des images, des mots, des bribes de vie. De cette correspondance naît le documentaire Put Your Soul on Your Hand and Walk. Le titre est tiré de sa propre voix : quand tu sors à Gaza, tu mets ton âme dans ta main et tu marches.
En août 2024, elle écrit sur Instagram ce qui ressemble à une lettre ouverte à la mort :
« Si je meurs, je veux une mort retentissante. Je ne veux pas être une simple brève dans un flash info, ni un chiffre parmi d'autres. Je veux une mort dont le monde entier entendra parler. »
On lit ces lignes aujourd'hui avec un serrement de gorge. Elle savait.
Le 15 avril 2025, elle apprend que le film sera présenté à Cannes. Une joie, dit-on, immense, mais aussitôt tempérée par sa certitude : elle rentrerait à Gaza après. Elle ne pouvait pas imaginer partir sans revenir. Ce soir-là, elle publie une dernière image : un coucher de soleil sur Gaza, et ces mots en légende.
« C'est le premier coucher de soleil depuis longtemps. »
Quelques heures plus tard, dans la nuit du 16 avril, deux missiles s'abattent sur l'appartement familial. Fatma Hassona et dix de ses proches périssent, parmi eux sa sœur enceinte.
Elle voulait une mort que le monde entendrait. Le monde l'a entendue.
Le livre
Il faut acheter ce livre. Impérativement. Non seulement pour changer son regard sur l'enclave de Gaza, sur ce peuple que l'on voit trop souvent réduit à des chiffres de morts ou à des images de décombres, mais aussi pour comprendre ce que signifie résister par la beauté, témoigner sous les bombes, et rester humain quand tout s'effondre autour de soi.
Ce n'est pas un livre de guerre. C'est un livre de vie. On y trouve des sourires d'enfants dans les ruines, une paire de chaussures neuves sur un trottoir fissuré, un oiseau, un cartable rouge, toutes ces choses minuscules qui disent que la vie, obstinément, cherche à continuer. Fatma ne nous demande pas notre pitié. Elle nous tend la main et nous invite à regarder vraiment.
Soutenu par Amnesty International et Reporters sans frontières, l'ouvrage a porté sa voix là où aucune caméra étrangère ne pouvait entrer. Et c'est à RSF que sont reversés l'intégralité des bénéfices, pour défendre celles et ceux qui risquent leur vie pour informer.
Alors oui, achetez-le. Parce que tourner ses pages, c'est refuser l'oubli. Et parce que Fatma Hassona mérite d'être lue, vue, et portée bien au-delà des frontières qu'elle n'a jamais pu franchir de son vivant.