Saul Leiter, ou la peinture qui respire, peindre une photographie.
Saul Leiter est comme un murmure de songe. Ces images ne nous parles pas, il nous évoque des instant.
Ce qui me fascine chez lui, c'est cette tension secrète entre deux langages que tout semblait opposer. Leiter était d'abord peintre, élève des expressionnistes abstraits, fils spirituel de Rothko et de Bonnard. Il construisait ses toiles comme on construit un rêve, par couches, par transparences, par zones de couleur qui vibrent sans jamais se figer. Puis il a saisi un appareil photo. Et là, quelque chose d'extraordinaire s'est produit : la peinture n'a pas disparu. Elle s'est glissée dans le viseur.
Ses photographies de New York dans les années 50 et 60 ne ressemblent à rien de ce que faisait la rue à l'époque. Pendant que les uns traquaient le geste décisif, la netteté du réel, la confrontation directe, lui cherchait autre chose, l’ombre d'un parapluie rouge sur l'asphalte mouillé, une silhouette vue à travers une vitre embuée, une tache de lumière jaune qui mange la moitié du cadre. Il ne photographiait pas New York. Il la peignait avec de la lumière.
Ce qui relie la peinture à la photographie chez Leiter, c'est une même obsession : la couleur comme émotion, pas comme description. Dans ses tableaux, le rose n'est jamais vraiment rose — il est une humeur, une heure du jour, une mémoire. Dans ses photos, il en va de même. Le rouge d'un manteau dans la neige, ce n'est pas un manteau, c'est une solitude. Le bleu d'une fenêtre la nuit, ce n'est pas une fenêtre, c'est une attente.
Il aimait aussi brouiller les plans, fragmenter le regard, laisser le flou envahir ce que d'autres auraient voulu net. C'est là que le peintre prend le dessus sur le photographe — ou plutôt, que les deux ne font plus qu'un. Chez Leiter, le premier plan trouble n'est pas une erreur de mise au point : c'est un voile, un écran, une façon de rappeler que voir, c'est toujours voir à travers quelque chose.
On a souvent dit qu'il était un photographe méconnu, un homme discret, quelqu'un qui avait refusé la célébrité. C'est vrai. Mais je crois surtout qu'il était quelqu'un qui avait trouvé, dans cet espace étroit entre la toile et la pellicule, entre l'abstraction et le document, entre le présent et le rêve, une façon à lui seul de regarder le monde. Et cette façon, une fois qu'on l'a vue, change la nôtre pour toujours.
Le livre
All About de Saul Leiter, c'est le genre de livre qu'on ouvre par hasard et qu'on referme deux heures plus tard, complètement retourné.
Le livre lui-même, on y trouve plusieurs centaines d'images qui couvrent toute sa carrière : ses photographies de rue en couleur et en noir et blanc, ses peintures à l'aquarelle, ses transparences sur verre, et même des extraits de ses écrits personnels. C'est organisé non pas de façon chronologique, mais par resonances visuelles, par humeurs, ce qui donne une lecture presque musicale, où l'on passe d'une fenêtre enneigée à un nu peint, d'un portrait intime à un reflet dans une flaque. Il y a aussi des textes de proches et de critiques qui éclairent sa personnalité sans jamais l'enfermer dans une définition.
Ce qui me frappe chez Leiter, c'est qu'il ne cherche jamais à saisir le monde de face. Il le surprend de biais, à travers une vitre embuée, derrière un rideau de pluie, depuis une fenêtre qui filtre tout. New York devient quelque chose de flou, de coloré, de presque irréel. Et pourtant c'est d'une justesse absolue, émotionnellement.
Ce livre, c'est une plongée totale dans son univers. On y retrouve ses photos couleur, ces rouges, ces jaunes, ces reflets qui semblent peints plutôt que photographiés, mais aussi ses peintures, ses écrits, ses autoportraits. C'est rare de voir un artiste aussi cohérent d'un medium à l'autre. Tout respire pareil, tout a la même douceur un peu mélancolique.
Ce qui me touche profondément, c'est son rapport au temps. Leiter n'était pas pressé. Il photographiait son quartier, le Lower East Side, les gens qu'il aimait, la neige sur une fenêtre. Rien d'héroïque, rien de spectaculaire, et pourtant chaque image a une densité, une présence qui te cloue sur place.
All About, c'est finalement le portrait le plus complet qu'on ait de lui. Un homme discret, presque secret, qui aura passé sa vie à faire de la beauté avec les choses ordinaires. Et ça, franchement, ça me parle énormément.