Un homme de l'ombre qui voyait en couleur
Il y a des photographes qu'on croit connaître parce qu'on a vu leurs tirages accrochés aux murs. Guy Le Querrec est de ceux-là. On le range volontiers du côté du noir et blanc, de la nuit des clubs de jazz, des visages africains saisis à la volée, de cette Bretagne brumeuse qu'il porte en lui depuis l'enfance. Membre de Magnum depuis 1976, cofondateur de l'agence Viva, compagnon de route de Miles Davis et de Mingus — on pense savoir qui il est.
Mais il y a, dans sa maison-atelier, un meuble noir à huit tiroirs. Discret, presque oublié. Dedans, des planches de diapositives Kodachrome dormaient depuis des décennies, couvrant vingt ans de travail en couleur — 1972 à 1990. Personne, ou presque, n'en avait parlé.
C'est là que réside quelque chose d'essentiel sur la photographie argentique : le photographe qui pense en noir et blanc ne désactive pas son regard pour la couleur. Il exige davantage de lui-même. La scène doit tenir sur deux plans à la fois — la composition et la couleur comme langage propre, comme information supplémentaire qui change tout. Ce double filtre rend l'instinct plus sévère, la sélection plus rare. Ce qu'on découvre dans ces diapositives, c'est le même œil — la même ironie tendre, le même sens du cadre — simplement augmenté d'une dimension qu'on ne lui connaissait pas.
Le livre
Les grandes histoires d'édition commencent souvent par une question anodine. Celle-ci naît en mai 2019, dans un musée de Brooklyn, devant une exposition des photos couleur de Garry Winogrand. Guy Bourreau, galériste brestois, ami de longue date de Le Querrec, en ressort avec une idée fixe : et si Guy avait lui aussi des couleurs quelque part ?
Il avait. Des milliers. Et personne n'y avait touché.
Bourreau s'installe alors dans les archives, loupe Schneider à la main, et passe les planches une à une. C'est lui qui fait l'editing. ce mot anglais qui ne veut pas dire corriger mais choisir, tailler, révéler. Un travail d'orfèvre qui demande autant d'intuition que de patience. De cet océan de diapositives émergent une cinquantaine d'images : les rives du Niger, les rues de Shanghai, la Foire du Trône, les bords de Vilaine.
La pandémie ralentit tout, décale tout. Le livre finit par paraître en 2023, édité par Trans Photographic Press, . Il s'épuise très vite.
Le titre, Kind of Color, est une évocation directe de Miles Davis, Kind of Blue, cette œuvre qui avait tout changé dans le jazz en 1959. Il y a quelque chose de juste dans ce clin d'œil : comme Davis avait ouvert une nouvelle ère sans renier ce qu'il était, Le Querrec révèle ici un pan entier de son œuvre sans trahir une seule ligne de son écriture. Ce livre n'est pas une surprise. C'est une confirmation.

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