C'est assez curieusement à la suite de l'exposition Henri Cartier-Bresson à la Fondation Leclerc de Landerneau que j'ai acheté ce livre. J'y ressentais une légère frustration de ne pas voir davantage de photographies de sa compagne bien sûr, c'était son exposition à lui. Mais à chaque fois que l'on me présentait le travail de Martine Franck, on me disait invariablement : c'est la femme d'Henri Cartier-Bresson. La personne qui m'accompagnait dans ma vie à cette époque me le fit remarquer, et j'y trouvai une vraie matière à réflexion sur nos habitudes patriarcales, ces certitudes que nous avons si longtemps acceptées sans les questionner. Je trouvais, et trouve encore, cela profondément injuste. Pourquoi ne disait-on pas, avec la même évidence, qu'Henri Cartier-Bresson était l'époux de Martine Franck ? Cette formule, je ne l'ai vue nulle part.
Ces deux monstres sacrés de la photographie ont chacun une singularité bien précise, bien qu'à l'observation attentive de certaines images, on ne puisse s'empêcher de réfléchir à leurs influences mutuelles. Henri Cartier-Bresson, maître incontesté de la composition et de l'instant décisif, parcourait le monde avec une démarche profondément journalistique. Martine Franck, elle, incarnait quelque chose de différent : une humanité dans la démarche, une proximité dans le regard, un engagement envers les êtres plutôt qu'envers les événements.
Alors, si vous êtes photographe êtes-vous Martine Franck ou Henri Cartier-Bresson ? J'ai choisi mon camp. Cette femme me touche profondément par son empreinte humaine, sa capacité à se tenir au plus près de l'autre, à faire de chaque portrait un acte de reconnaissance
Le livre

Regarder les autres rassemble des images qui témoignent d'une attention rare portée à l'humanité ordinaire. Ce qui frappe d'emblée, c'est la constance d'un regard qui ne juge jamais, ne commente pas, mais accompagne — comme si la photographe disparaissait derrière son sujet pour mieux lui laisser la place.
Le premier thème qui traverse le livre est celui de la vieillesse et de la transmission. Franck photographie des personnes âgées avec une tendresse qui refuse absolument la pitié. Elle ne documente pas le déclin, elle révèle la densité. Dans leurs visages marqués, leurs mains posées, leurs silences, elle lit la mémoire d'une vie entière comme si chaque ride était une phrase d'un récit que personne n'a pensé à recueillir. Il y a dans ces portraits une façon de dire : cette personne a existé pleinement, et j'en suis le témoin. C'est un acte presque moral. À une époque qui célèbre la jeunesse et l'oubli, Franck choisit délibérément de regarder ceux que l'on ne regarde plus.
Un second thème est celui de la marginalité et de l'exclusion sociale. Elle pose son objectif sur des communautés en retrait du monde moderne des foyers pour sans-abri, des espaces de relégation silencieuse, mais aussi des retraites monastiques, des communautés qui ont choisi la marge plutôt que de la subir. Ce parallèle est l'une des intuitions les plus fortes du livre : la marginalité n'est pas toujours une blessure, parfois c'est une résistance. Franck ne différencie pas l'exclu du renonçant ; elle leur accorde la même gravité respectueuse, le même cadre soigné, la même lumière. Ce faisant, elle abolit la hiérarchie du regard — personne n'est plus digne de la photographie qu'un autre.​​​​​​​
Enfin, l'enfance et le jeu traversent son œuvre comme un contrepoint lumineux à la lourdeur du monde adulte. Des regards d'enfants captés dans l'instant pur, des corps en mouvement, des rires saisis avant qu'ils ne s'éteignent. Ces images ne sont pas naïves. Franck n'idéalise pas l'enfance, elle en capte la vérité fugace : cette capacité à habiter pleinement le présent, sans calcul, sans performance. C'est peut-être là que réside le cœur de sa démarche entière. Si elle photographie les vieux avec amour et les exclus avec respect, c'est parce qu'elle a gardé quelque chose de ce regard d'enfant, cette faculté de s'étonner de l'autre, simplement parce qu'il existe.
Ce livre est avant tout un acte d'humanisme photographique dans le sens le plus exigeant du terme : non pas un humanisme sentimental qui se contente de s'émouvoir, mais un humanisme actif, qui oblige. Regarder les autres, pour Martine Franck, c'est leur rendre leur existence, les arracher à l'invisibilité dans laquelle le monde moderne les a laissés glisser. Chaque photographie est une forme de résistance douce contre l'indifférence.
Si un jour vous entrez dans une librairie et que vous y trouvez ce livre, feuilletez-le, achetez-le et posez-vous la question : suis-je Martine Franck ?

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