Je l'ai découvert par hasard, en flânant sur le site de l'agence Magnum, une habitude que j'ai, celle d'aller me perdre dans des univers que je ne connais pas encore, de tomber sur un regard qui change quelque chose. Celui de Matt Black a changé quelque chose.
Le photographe
Matt Black est né en 1970 dans la Central Valley californienne, cette immense plaine agricole qui nourrit l'Amérique tout en concentrant une pauvreté que personne ne veut vraiment regarder. C'est là qu'il forge son regard, acéré, patient, sans concession. Membre de la prestigieuse agence Magnum Photos, il construit au fil des années une œuvre en noir et blanc d'une densité rare, quelque part entre la tradition documentaire d'un Walker Evans et la poésie sombre d'un Robert Frank. Ses images ne racontent pas l'Amérique qu'on voit à la télévision. Elles racontent l'autre, celle des oubliés d'un système qui valorise l'argent et abandonne l'humain aux bords des villes.
Le livre
American Geography commence comme un road trip, mais pas celui qu'on rêve. Pas de Route 66 romantique, pas de grands espaces libérateurs. Matt Black monte dans des bus, s'arrête dans des villes sans nom, marche dans des rues que les cartes postales n'ont jamais montrées. Sept ans. 46 États. Près de 160 000 kilomètres parcourus à la rencontre d'une Amérique que le reste du monde préfère ignorer.
Ce projet prend aujourd'hui une résonance encore plus troublante. Il y a dans ce travail quelque chose qui dit tout de la contradiction américaine : ce pays qui se pose en modèle moral pour le monde entier, et qui cache soigneusement sous le tapis ses propres défaillances, les laissés-pour-compte d'un capitalisme débridé où les droits humains les plus fondamentaux se négocient en silence. Matt Black est parti à la recherche de ce "nouveau monde" oublié et il l'a trouvé, partout.
Ce qui me frappe d'abord, c'est le silence des images. Un silence lourd, habité. Dans chaque photographie, des visages, des corps, des décors usés par le temps et la précarité, mais jamais de misérabilisme facile, jamais de larme sollicitée. Matt Black refuse la pitié. Il préfère la dignité. Son noir et blanc n'embellit rien, mais il révèle tout : la fatigue, la résistance, la beauté étrange de ceux qu'on a oubliés. Et c'est là, je crois, ce qui le distingue vraiment. Beaucoup de photographes contemporains parlent de solitude en isolant un homme perdu dans un espace urbain. Lui réussit quelque chose de plus rare : même un paysage vide prend chez lui l'allure d'une poésie noire. Le désert parle. Les routes parlent. Tout parle.
Le livre est structuré comme une géographie humaine en quatre chapitres cardinaux, Sud-Ouest, Sud-Est, Nord-Est, Nord-Ouest, ponctués des carnets de route du photographe. Des notes brèves, intimes, mêlées à des objets collectés en chemin : cuillères en plastique, billets de loterie grattés, demandes d'emploi froissées, photos de famille égarées. Des fragments du quotidien qui disent, mieux que n'importe quel discours, ce que c'est que de vivre en marge du rêve américain.
American Geography n'est pas un livre confortable et c'est précisément pour ça que je l'aime. Il remet en perspective une société qui tente de persuader le monde entier de sa grandeur, tout en oubliant ses devoirs envers ses propres citoyens. Il dérange, il reste. Longtemps après l'avoir refermé, ces visages continuent de vous habiter, comme si Matt Black avait réussi l'impossible : rendre visible ce que l'Amérique s'acharne, depuis toujours, à rendre invisible.