Daido Moriyama, entrer dans l'esprit avant de juger l'image.
« Une photographie n'est rien d'autre qu'une copie de la réalité. »
Il y a une phrase qu'on entend dans les galeries. On la prononce devant une toile blanche traversée d'un trait, devant un tas de pierres, devant une photo floue accrochée au mur. "Mon enfant de dix ans en ferait autant". On sort, on hausse les épaules, on se sent floué, trahi par l'auteur. Et le plus souvent on a raison de se méfier, parce qu'il y a beaucoup d'esbroufe. Mais parfois ce réflexe nous ferme une porte. Il nous fait passer devant une œuvre sans la voir, persuadés d'avoir tout compris en trois secondes. Moriyama est de ceux qui provoquent exactement ce réflexe. Ses images sont sombres, granuleuses, souvent floues, parfois bougées, parfois presque illisibles. On pourrait les ranger sans hésiter dans la pile du n'importe quoi. Un trottoir mal cadré. Un chien hirsute. Une affiche déchirée. Si je m'arrête à la surface, je sors de la galerie avec ma petite phrase toute prête. Il a d'ailleurs intitulé une de ses séries, sans ironie apparente, Comment faire de belles photographies.
Sauf que ce serait passer à côté de l'essentiel. Et pour comprendre pourquoi, il faut faire un détour. Picasso savait dessiner comme Ingres. Il maîtrisait la perspective, l'anatomie, toute la mécanique héritée de la Renaissance. S'il a brisé le visage en facettes, ce n'est pas par incapacité, c'est par décision. La photographie n'est qu'un acte de décision. Le désordre des Demoiselles d'Avignon est un désordre construit. Duchamp va plus loin. En 1917 il prend un urinoir ordinaire, le retourne, le signe d'un faux nom et l'expose sous le titre Fountain. D'un seul geste il déplace la question. L'art n'est plus dans la main qui fabrique, il est dans le regard qui choisit et qui montre. Le trouble qu'il provoque n'est pas une faute de goût, c'est une idée déguisée en provocation. Le questionnement et la provocation sont inhérents à l'acte de faire une photographie.
C'est la même chose chez Moriyama, et c'est là que je veux en venir. Lui même réduit l'appareil à une mécanique brute.

« C'est une simple machine à copier la réalité. Plus la
relation devient directe, plus elle devient automatique, plus
elle est radicale et inventive. »

Son flou n'est pas un accident. Son grain n'est pas une négligence. Derrière chaque image apparemment ratée il y a une pensée précise sur ce qu'est la photographie et sur ce qu'elle devrait cesser d'être.
C'est pour ça que je ne voulais pas écrire un article de plus sur les photos de Moriyama. Je suis en train de lire ses écrits, et c'est là que tout se dénoue. Le Japon est un monde rempli de codes, il a toujours été comme ça et Daido Moriyama est né dans ce monde. Quand on entre dans son esprit, on comprend enfin pourquoi il déstructure, pourquoi il cherche l'immédiateté, ce contact direct avec le réel, dans une époque où la photographie japonaise était saturée de codes, de belles compositions et de bonnes manières. Le flou devient alors une réponse. Une façon de reprendre la photographie au moment où elle s'était mise à trop bien se tenir.
En 1972, Moriyama publie son troisième livre. Shashin yo Sayonara. Adieu la photographie. Le titre n'est pas une posture. Il fait ce qu'il annonce. Le livre est un choc. Des images floues, surexposées, rayées, parfois si noires ou si blanches qu'on ne sait même plus ce qu'on regarde. Des cadrages qui ont lâché. Des visages qu'on devine sans les nommer. Ce ne sont plus des photographies, pas au sens où on l'entendait alors. Ce sont des chutes. Des accidents. Des images que tout photographe sérieux aurait jetées. C'est exactement ce que Moriyama est allé ramasser. Et il pense déjà ce livre comme un objet à diffuser, pas comme une relique à encadrer.

« Quel que soit le nombre de copies d'une photo, sa valeur
artistique n'en sera pas diminuée. »

Le tirage rare de galerie ne l'intéresse pas. Ce qui compte, c'est l'image lancée dans le monde, imprimée, recommencée.
Combien de fois je me rappelle avoir vu des photographes trier sur l'écran de leur boîtier numérique. Je ne supporte pas ça. J'imagine le nombre d'images d'instants perdus, d'images qui ne prendront jamais vie. Je crois que la leçon à retenir est de regarder toutes les photos, sans juger les codes des autres, mais trouver le sens, l'instant profond qui nous amène à déclencher sur le boîtier. Moriyama l'avait écrit bien avant, dans Mémoires d'un chien.

« Je me tenais dans la lumière avec mon appareil, sans plus
penser à rien. »
Et même une photo imparfaite peut être le témoin vivant d'un instant unique pour soi.

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