Portrait De Graciela Iturbide © Luis Poirot, Chili 2015
« L'appareil photo sert de prétexte pour connaître la vie et le monde. »
Graciela Iturbide
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Il y a des livres qu'on referme en ayant l'impression d'avoir accompagné quelqu'un plutôt que d'avoir regardé des photos. Heliotropo 37 fait cet effet là. On y suit Graciela Iturbide sur cinquante ans, et ce qui frappe d'abord, avant même le style ou la composition, c'est la proximité physique qu'elle entretient avec les gens qu'elle photographie. Pas de vol d'image, pas de distance de journaliste pressé. Elle a vécu des mois avec le peuple seri dans le désert de Sonora, dix ans à Juchitán, le temps qu'il fallait pour être acceptée avant même de sortir l'appareil. Elle les a posés, souvent, mais on sent que la pose vient après la confiance, jamais avant. Ça se voit dans l'image, cette absence totale de gêne chez les gens qu'elle photographie.
Cette proximité, ça se paie. Photographier les gens de près, c'est aussi photographier leurs morts. Les angelitos habillés en anges après leur décès prématuré, les fêtes de Chalma où l'on célèbre les défunts avec une extravagance presque joyeuse, des Mexicains déguisés en squelettes qui dansent au lieu de pleurer. Plus tard il y a les visages de femmes atteintes du sida à Madagascar, une commande de Médecins sans frontières qu'elle a acceptée en sachant très bien ce que ça allait lui coûter de regarder ça en face pendant des semaines. Et puis Los Angeles, la communauté du gang White Fence à Boyle Heights, un tout autre genre de dureté à approcher. Cinquante ans passés au bord de la douleur des autres, ça use quelque chose chez quelqu'un, même chez la photographe la plus patiente du monde.
Le livre ne cache pas cette usure. L'entretien avec Fabienne Bradu laisse deviner une femme qui a longtemps travaillé avec la mort comme sujet presque obsessionnel, et la nouvelle d'Eduardo Halfon vient éclairer tout ça d'un biais littéraire plutôt que documentaire, ce qui change la manière dont on regarde ensuite les images. On ne les lit plus seulement comme des documents sur le Mexique, mais comme les traces d'une vie entière passée à regarder les autres de très près.
Alors ce glissement vers le paysage, l'objet, une forme d'abstraction qu'on trouve dans ses dernières séries, j'ai du mal à y voir un simple choix esthétique de fin de carrière. Un caillou ne pleure pas ses enfants. Un jardin ne vous appelle pas au chevet d'un mourant. Après des décennies à porter le deuil des autres, se tourner vers ce qui ne souffre pas, c'est peut être moins un renoncement qu'un soulagement, quelque chose comme reposer les mains un moment sans pour autant arrêter de regarder. L'année dernière, lors de mon passage au festival photographique de la Gacilly, j'ai vu l'exposition du travail de Don McCullin, photographe de guerre qui aujourd'hui se plaît à ne photographier que des paysages, comme une rédemption à tout ce qu'il a vu. J'y vois une similitude. La série couleur commandée spécialement par la Fondation Cartier pour l'exposition va dans ce sens aussi, comme si changer de palette permettait de changer d'air sans changer de métier.
Et pourtant rien ne se perd dans ce glissement, c'est ça qui me touche le plus en refermant le livre. La même intensité de cadrage, la même tension émotionnelle qui habitait ses portraits de Juchitán sont encore là dans ses photos de paysages ou d'oiseaux. Elles ont juste trouvé un autre endroit où se loger. Iturbide n'a pas cessé de regarder le monde avec la même gravité, elle a simplement fini par accepter de le faire sans avoir toujours à regarder quelqu'un mourir pour ça.