Coupée de sa mémoire
Tout le monde sait qu’à Recouvrance, il y avait toujours à boire, comme l’a chanté Miossec en 1995. Où que l’on aille en piste, on s’échouait là. On y voyait se pointer les matins. On croisait autant les grandes gouailles du coin que la faune des noceurs pas décidés à se quitter. Mais beaucoup ignorent encore qu’au-delà des bistrots, qu’au-delà de la sinistre prison de la rue de Pontaniou, qu’au-delà de nos fantasmes tapissés de Pierre Péron et de l’autre Pierre, le Mac Orlan, il y a, au creux de Brest, ce vestige du jour d’avant.
Hélas ! Nous, Brestois marchant sur des ruines, sommes coupés de notre passé. Et alors quoi ? Et alors à force que les mémoires s’effacent, les nauséabonds fascismes abondent… Mais ici, c’est Brest ! No pasarán ! Une voix s’est élevée pour sauver ce trait d’union de notre Histoire du grand terrassement débuté après-guerre.
Indignez-vous !
Ce fut celle de Mireille Cann, dite Mimi. Ma première image d’elle ? Celle d’un petit bout de femme dressée vent debout, l’air mutin, au milieu des pavés et des façades lugubres. A l’époque, pigiste pour la presse, je découvrais de la vie dans la rue Saint-Malo. Rien à voir avec aujourd’hui. « Ça part à vau-l’eau, c’est foutu c’est trop tard » on disait. Ça, Mimi, elle ne voulait pas l’entendre. L’état de la rue, l’absence de futur pour la rue, elle ne l’acceptait pas, pire, elle s’indignait et voulait qu’on s’indigne avec elle ! Rendez-vous compte, ce n’est pas seulement une rue qui allait s’effacer, c’était aussi, avec elle, les dernières traces de la vie d’avant Barbara, d’avant la pluie de fer, de feu, d’acier, de sang ! Celles des familles d’ouvriers de l’arsenal, celles des lavandières qui trimaient pour trois francs six sous, celles des femmes qu’on enfermait au Refuge Royal sous n’importe quel prétexte, celles des jus de rue préférant la castagne à l’angle des maisons aux bancs de l’école des curetons…
Trente-trois ans de persévérance plus tard, les murs des maisons d’ouvriers du 18e siècle sont sauvés d’un funeste sort grâce à une intuition, le « I have a dream » de l’énergique Mireille, qui vit là.
Au service de la nuit
Trottinant derrière Yves, son boîtier à lumière sur l’épaule, je prends le temps d’un retour aux sources, la fille de vingt ans et ses rêves collés comme une ombre à mes basques. Nous explorons les recoins de la rue, transformée. « La photographie est un art solaire au service de la nuit » a écrit Pierre Mac-Orlan. De fait, dès les débuts de l’association Vivre la rue, les photographes humanistes sont venus l’extraire de l’obscurité. Yves Larvor en fait partie. Il est de ceux qui porte la rue en héritage et y passe du temps. Il veut en saisir son âme, sa poésie, sa solidarité, ses gens. La faire connaître. Quelques mots et hop, il lie connaissance, son oeil perçant a repéré le portrait ! Sa photo prend du temps tout en le saisissant. Elle capte des détails. Accroche le regard. Y met de la profondeur.
Observez, vous verrez des personnes bien dans leur élément. Et au bout du bout, c’est une chaîne humaine qui se révèle, un collectif. Il vous invite dans son monde, dans lequel battre le pavé, c’est abattre ses préjugés.
Bon retour aux sources !

Thereza

Jacques
La rue ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui, entretenue et debout, sans l’implication de nombreux bénévoles. Certaines et certains ne sont que de passage. D’autres sont engagés de longue date au côté de Mireille Cann.
[Au Coin d’la Rue]
Parmi les plus jeunes, il y a Thereza, quinze ans. C’est une enfant de Vivre la rue. Fille de Dalhia (lire plus loin), elle en fait tellement partie que son mémoire de classe de 3e a porté sur son engagement en tant que bénévole rue Saint-Malo. Une manière de la faire connaître. « Thereza est toujours présente pour aider », souligne Mireille, dont les filles et petites-fille assurent aussi la transmission. « Et qu’est-ce qui a le plus changé depuis que tu es petite ? » « Je ne sais pas, comme je suis là tout le temps, je n’ai rien vu changer » répond-elle, sérieuse. « Et ton lieu préféré ici ? » « Le jardin Raymond Novion, que je trouve très beau. » Bel hommage pour cet écrin de verdure paisible, en espaliers, où végétation et pierres ne font plus qu’un.
[Au lavoir de La Carrée]
Voyez Jacques, compagnon de première heure du nouveau Cabinet brestois des curiosités, situé au lavoir du haut de la rue. Nous le rencontrons en bleu de chauffe, tenant une perceuse avec un foret long comme sa jambe, le regard bleu en biais, le sourire discret sous son éternelle moustache. « Jacques, tu peux sourire pour la photo ? » « Mais je souris là ». MDR ! Chaque week-end, l’ancien édile de Saint-Pierre vient prêter main forte aux travaux de rénovation de ce magnifique espace en cours de restauration (Cf. le texte d’Olivier Polard).
[Dans la rue Saint-Malo]
Zarah, menuisière, fabrique des décors à Paris. Avant de s’installer à Brest au printemps dernier, la rayonnante jeune femme a visité la ville, et la rue Saint-Malo a fait partie des coups de coeur. Désormais, elle répare, retape, restaure avec l’équipe des bénévoles. « Ce que j’apprécie, c’est qu’on n’achète rien, c’est de la récupération et des dons. Par exemple, les volets du rez-de-chaussée de la maison bleue seront refaits avec des morceaux de lit clos ! » Bois, meubles, tissus… donnés par de bonnes âmes, retrouvent ainsi une seconde vie dans la rue. Zarah y a trouvé des amis et s’est mise à la pratique du cirque, passant ainsi des coulisses à la scène ! Le jour de la prise de vue, il pleuvait dru. Son ciré fera grand effet sur la photo, lui donnant un air de Madone.

Zarah

Lika

Gildas
[[Dans un couloir attenant à la rue]
Artisane, Lika fabrique des bijoux, exposés au Coin d’la Rue. « Ça me détend beaucoup », explique la jeune femme, arrivée en France, Brest, rue Saint-Malo, il y a deux ans, sans parler notre langue. Je n’en reviens pas, elle s’exprime parfaitement, roulant très légèrement les « r ». Je le lui fais remarquer. Elle sourit discrètement: « C’est très dur le français, je prends du temps pour apprendre. » C’est que Lika vient de loin, de Géorgie, à quelque 5 000 bornes d’ici. « Tu as choisi Brest ? » « Non c’est l’Office français qui m’a dit que je m’installerai ici et voilà ». Et voilà que Lika a trouvé une famille à Vivre la rue. Mimi la couve des yeux : « Lika est une des plus présentes, des plus investies dans l’association ! »
[Aux escaliers entre la rue de la Source et la rue Saint-Malo]
Nous faisons poser Gildas Java, en bas d’une volée de marches de guingois, luisantes et glissantes sous la pluie, nichées sous un toit de verdure. Gildas dessine, peint, croque, fait turbiner sans arrêt ses pinceaux et son esprit, en collaboration avec de nombreux auteurs. « Pour une fois, je n’ai pas de bleu sur les mains », fait-il remarquer, ses mains si poétiques qui tracent la voie d’un artiste reconnu ici - à travers notamment l’aventure de Casier[s] - et ailleurs. Yves suggère de tenter la lumière dans ce tunnel vert, « ce sont mes escaliers » se marre l’artiste. Normal, ils grimpent vers sa maison ! D’antan, la rue était aux enfants, et elle l’est encore pour sa fille, Louison, que j’apercevrais plus tard, perchée dans un des arbres bordant cet escalier.
[Dans la cambuse des chats]
Gabin : « Bon, je vais nourrir les chats » « Ah super, ils sont combien ? » « 40 », « … ! Ah oui quand même ! » « Ça me prend une heure », rit-il, content de son effet.
Sur le bitume, leur présence est fléchée. Les chats se fondent dans le décor de « la rue féline » comme dit Mireille. L’association se charge de les nourrir et de les faire stériliser. Jean Bat’, Commissaire Mégret, Lili, Mirabelle et Mirabeau … pointent leur museau pour manger, dans cette pièce faite de bric et de broc, où guetter, se cacher, s’échapper convient très bien aux élégants et méfiants greffiers du quartier. Gabin prépare les gamelles en chantant à tue-tête d’une voix chaude. Il a fait sa première scène rue Saint-Malo avec Olivier Polard, sur les textes d’un ami. Ce fan de Motörhead aime à se qualifier de saltimbanque, version blouson de cuir et T-Shirt à l’effigie du bassiste Lemmy Kilmister ! Ici, il a trouvé des gens qui lui ont ouvert les bras, Mimi en reine de coeur. Des gens qui ont vu ses qualités et la lueur enfantine qui pétille dans son regard. « Un copain m’a dit : « Un jour tu te réveilleras en miaulant ! »

Gabin

Nico

Dalhia
[Au Coin d’la Rue]
Dalhia, c’est un sourire qui fleurit au Coin d’la Rue, avant que n’ondulent ses mots venus du soleil. Elle a pris ses quartiers cette année rue Saint-Malo, ce qui la rend si heureuse, si radieuse. Mais cela fait seize ans qu’elle connaît Vivre la rue. « Je m’y suis tout de suite sentie bien ». Ses yeux pétillent. Son seul regret ? Que tant de Brestois ne la connaissent pas, cette âme vaillante et vibrante, gueulante parfois, du coeur de ville. Le Coin d’la Rue est ajourd’hui un endroit connu et apprécié. Des passants et beaucoup d’étudiants aiment s’y arrêter. Crée il y a quinze ans, ce lieu au charme désuet et cosy a nécessité deux ans de rénovation pour voir le jour.
Dalhia y accueille avec un café piston ou un thé, le visiteur cherchant un endroit paisible ; l’occasion de voir les planches de Gildas, celles où figure Gabin, Jean Gabin, quand il jouait dans Le Quai des Brumes, à moins que ce soit dans Remorques tourné sur les quais de Brest ?
[Sur la scène]
Nico c’est « l’arme fatale » de Vivre la Rue, selo, les termes de Gabin. Nico sait tout faire mais il minimisera. « Tu fais quoi dans la rue ? Tu installes les concerts ? » « Oui entre autres mais il n’y a pas que moi, on est une quinzaine à se réunir le lundi pour organiser les Beaux Dimanches l’été et tout l’entretien de la rue, les plantes, les réparations... ». Il sauve bien des situations, confirmera Mireille. Le Mac Gyver de l’association choisira de poser sur un fauteuil fatigué qui a vu bien des séants, « donné par mon pote dont le père est brocanteur ». Tout a une histoire ici. Ce vieux Louis quelque-chose servira le temps d’une dernière séance photo du solide et souriant Nico.
[Au lavoir de La Carrée]
Motivé, pelle en main, Christophe fait de l’archéologie ce samedi-là au lavoir. Gabin lui prête main forte. Les fouilles se font à côté d’une dalle identifiée comme les anciennes latrines, vu les marquages des pieds réalisés en relief dans le béton. « Je cherche à savoir s’il y a d’autres traces enfouies avant de repaver les bordures. ». Dernièrement, l’équipe a mis au jour un tunnel, qui part de la cave de la maison du gardien, et court le long du grand bassin. Les questions sur son usage restent en suspens, pour le moment. Christophe a rejoint La Carrée au début de l’été, « par intérêt pour l’histoire de Brest et pour la bonne ambiance ». D’autres compagnons se joignent peu à peu à ce nouveau grand chantier.
[Le petit jardin fruitier collé au lavoir]
Chantal connaissait Mireille avant même la rue Saint-Malo, dans le cadre de spectacles vivants qu’elles organisaient toutes deux. « Ici, il y a des gens avec des parcours de vie très différents, qui ont envie de faire des choses ensemble pour la rue », explique cette artiste d’une voix douce. « Revenue aux sources » dans l’association, elle participe activement aux différents chantiers de la rue. Chantal aime bichonner les plantes, nombreuses et bien fournies. D’où l’idée de la faire poser sous ce figuier qui prend place là où, avant, il y avait des maisons.
[Au lavoir de La Carrée]
Olivier est historien guitariste, chercheur de mémoires perdues, de tunnels oubliés, révélateur de la réalité cachée sous la surface des choses… Ce que votre oeil ne voit plus, lui le voit. Il a créé avec d’autres passionnés le Cabinet brestois des curiosités, dans la maison du gardien du lavoir, un des derniers lavoirs couverts de Brest. Imaginez les lavandières accroupies frottant, battant de leurs mains engourdies et rougies par le froid, le linge des maisons bourgeoises ; les mères de familles ou leurs filles, dans l’autre bassin ; et, entre les deux, les commérages sans gêne, les bagarres à coup de torchons mouillés, ou encore celle « qui se rince le persil à l’eau claire de l’embouchure de la source pour pas choper la syphillis »… Puisque j’vous l’dit !
Olivier veut en faire un lieu de visite autant que de mise en valeur de certaines oeuvres de Pierre Péron, artiste majeur brestois. « Avec Jim Sévellec à la Tour Tanguy et Pierre Péron ici, cela fera un beau parcours artistique et historique dans la ville. » A n’en pas douter ! Rendez-vous en avril 2023.

Christophe

Chantal

Olivier
[Dans sa maison, près de la maison bleue]
Mimi
Pour Mireille Cann, l’histoire rue Saint-Malo pourrait commencer par « Il était une fois… ». Il était une fois son fiancé l’amenant dans cette rue, au crépuscule. Elle y aperçoit des formes sortant d’une masse de détritus et y perd le bijou tout juste offert une heure plus tôt. « J’y suis revenue quelques jours plus tard pour le chercher et là, j’ai vraiment vu ses murs de pierre enfouis. Ça m’a intriguée car je n’avais jamais entendu parler de ce coin de Recouvrance. » Le couple de marionnettistes répète alors dans un hangar rue Sébastopol « dans lequel il y avait une rue, bien à l’abri et ça a fait tilt ! »
Munie de sa détermination et avec quelques amis, elle commence à déblayer les tonnes de gravats qui recouvrait la modeste mais singulière rue Saint-Malo. Le combat ne fait que commencer. Contre les décisionnaires qui veulent raser. Contre la bêtise de certains qui ne la reconnaissent pas du quartier. Contre l’extrémisme d’autres… Son regard s’assombrit, se durcit, les poings se serrent. « J’ai été insultée, menacée, plein de fois, ma maison a déjà brûlé avec moi et ma fille dedans ! Mais j’ai tenu bon ». Puis aussitôt, elle sourit : « Quand on déblayait, on se disait : un jour un car de Japonais débarquera ici. Et on l’a eu, notre car de Japonais ! » Quelle énergie, quelle abnégation ! Chacun reconnaît en Mimi une légitime place de chef de file. Pugnace pour la bonne cause, toujours aimante et tolérante. « Je voulais dès le départ en faire un lieu d’accueil et d’expression pour les artistes. » Et c’est ainsi que de nombreux groupes de musique, compagnies de théâtre, artistes y passent depuis trente ans. Les Beaux Dimanches, l’été, y attirent un public d’habitués et de visiteurs. La rue danse ! Et beaucoup sont touchés par son histoire. « Le premier toit a été fait par Les Macaques Mécaniques, des musiciens menuisiers venus de Rennes. »
Aujourd’hui la rue est entretenue par un collectif de proches et de bénévoles. Les plantes sont omniprésentes. Dont cet avocatier planté au décès de son cher ami Raymond Novion, et - fait extraordinaire ! - qui donne des fruits tout à fait honorables.
Est-ce la présence de la Belle Tamisier qui a donné à Mimi cette force de continuer, qui lui tenait compagnie dans les moments de doute ? « Ces femmes emprisonnées au Refuge royal étaient marquées au fer rouge ! » Si les pierres d’en face pouvaient parler, elles diraient le désespoir, les cris et les pleurs. Pas étonnant que la rue soit une histoire de femmes, de générations de femmes, que les filles et petites filles de Mireille portent en elles aussi. Et un havre de paix pour les chats qu’elle affectionne. On est loin du conte de fées, le bijou n’a pas été retrouvé. Savez-vous ce que c’était ? En serez-vous étonné ? C’était une broche représentant… une panthère !

Mimi , Mireille Cann
édité dans le STRAED 2023
Mais les rencontres continuent ....

Manouche

Nina

Kitty

Marie

Claire
