Un dimanche matin à la ferme de Raymonde. L'automne s'est installé doucement sur le bocage, les pommes sont tombées, il est temps. Les familles arrivent les unes après les autres, les enfants devant, les parents derrière. Gabriel, mon fils, est là lui aussi, les yeux grands ouverts sur ce monde qui n'est plus tout à fait le sien mais qui lui parle déjà. Le vieil homme explique, les gestes sont lents et précis, hérités d'une époque où l'on ne jetait rien et où chaque fruit avait sa valeur. Les enfants écoutent, ou font semblant, peu importe. Quelque chose passe.
La machine tourne, le moteur pétarade, la pulpe tombe en silence dans les seaux. Il y a dans ce bruit-là quelque chose de rassurant, de presque familier, comme un souvenir enfoui qui remonte sans prévenir. Gabriel s'approche, observe, tend la main vers la matière froide et humide. Les adultes s'affairent, chacun a trouvé sa place dans la chaîne sans qu'on la lui ait assignée. C'est ainsi que ça marche ici, à Raymonde. On vient, on prend sa place, on fait.
Entre deux corvées les enfants disparaissent, se retrouvent dans un coin de grange, s'assoient sur ce qui traîne. Ils ne jouent pas vraiment, ils observent, ils absorbent. Dehors le jardin potager les attend, ce jardin improbable où chaque bénévole a planté quelque chose de lui-même, une rangée de poireaux par-ci, un carré de fleurs par-là, un nichoir taillé à la main. C'est un endroit qui ressemble à ceux qui l'entretiennent, généreux et un peu foutraque, vivant.
Loïc sourit. Ce sourire-là ne s'explique pas vraiment, il appartient aux gens qui savent pourquoi ils sont là. Professionnel du pressage, il apporte à chaque édition son savoir-faire et quelque chose de plus difficile à nommer, une forme d'engagement tranquille, la conviction que ces gestes-là méritent d'être transmis. Sans lui la journée serait différente. Moins précise, moins généreuse peut-être.
En fin de journée on repart avec ses bidons, son jus pressé du matin, encore tiède. Il y a dans ce geste simple de charger le coffre quelque chose d'une victoire modeste et suffisante. On a mis les mains dans la pulpe, on a vu les enfants courir entre les souches au bord de l'étang, on a partagé le repas sur des tables de fortune. Raymonde restera là jusqu'à l'automne prochain, les pommiers referont leurs fruits, et on reviendra.
"Fais ton jus de pommes" est une initiative portée par la Ferme à Raymonde, lieu-dit Kervao à Guipavas, aux portes de Brest. Ferme urbaine née d'un pari collectif, Raymonde mêle maraîchage, élevage et projets partagés avec les habitants. Chaque automne, le temps d'un dimanche, familles et bénévoles s'y retrouvent pour presser ensemble les pommes du verger et repartir avec leur propre jus. Un geste simple, une journée qui ne ressemble à aucune autre. La ferme est portée par l'association Vert le Jardin, qui depuis des années œuvre à ramener les citadins vers la terre, et la terre vers les citadins, dans les quatre coins de la Bretagne.
Plus d'informations : vertlejardin.fr