Cette date reste pour moi une date marquante, c'est le printemps , rappelons nous il y a 5 ans. Celle d'une manifestation pour la reconnaissance des artistes laissés pour compte durant le Covid, et celle d'un carnaval place Guérin regroupant bon nombre d'artistes de rue. Deux rassemblements, un même cri.
Le monde s'était arrêté. Pas progressivement, pas doucement, d'un coup, comme on coupe le son. Et dans ce silence soudain, une promesse flottait dans l'air confiné : le monde allait changer. On y croyait. On voulait y croire. Une libération des esprits, une respiration nouvelle, l'euphorie fragile de ceux qui pensent que la catastrophe peut aussi être un commencement.
Pendant cette suspension du temps, ils sont descendus dans la rue. Ils ont manifesté, revendiqué, brandi des pancartes peintes à la main. Certains ont démissionné pour vivre enfin ce qu'ils étaient vraiment, pleinement, sans compromis, des artistes.
On les a appelés non-essentiels.
Le mot tombe dans la mémoire collective comme une lame froide. La scène vide. Le rideau qui ne se lève pas. La salle de concert rendue au silence de l'inutile. Et pourtant, partout, en coulisses du réel, les artistes continuaient. Ils peignaient dans des cuisines improvisées en ateliers. Ils chantaient pour des audiences d'oiseaux derrière les fenêtres fermées. Ils dansaient seuls sur des parquets craquants, filmant leurs propres ombres comme des témoignages que personne n'avait demandés.
____________________________________________________________
"La précarité n'était pas une condition nouvelle. Mais le confinement en avait révélé la structure intime, ce besoin de reconnaissance, cette faim d'utilité sociale que la société nourrit à peine, et seulement quand ça l'arrange."
____________________________________________________________
Ces photographies n'avancent pas en ligne droite. Elles dérivent, comme une pensée qui cherche. Une poésie urbaine, des personnalités saisies dans un instant de lâcher-prise. Ces images ne sont pas des portraits de victimes. Ce sont des portraits de résistances. Des corps qui persistent. Des gestes qui refusent l'interruption.
Et puis le monde a rouvert. Pas d'un coup, par saccades, avec hésitation, comme quelqu'un qui sort d'une longue maladie et redécouvre la lumière du dehors avec quelque chose entre la joie et l'effroi. Les artistes sont revenus sur les scènes. Les salles se sont remplies. On a applaudi. On a dit merci, on avait besoin de vous.
Mais le monde d'après a eu cette brutalité particulière : il a demandé aux artistes de reprendre là où ils s'étaient arrêtés, comme si l'interruption n'avait été qu'une parenthèse. Comme si deux ans de silence n'avaient rien modifié. Les dettes restaient. Les salles rouvraient, mais les contrats ne revenaient pas tous. Certains artistes n'avaient pas survécu, pas à la maladie, mais à l'effacement.
____________________________________________________________
"La reconnaissance ne répare pas la précarité. Elle la suspend un instant, le temps d'un applaudissement, avant que le rideau ne retombe sur les mêmes questions..."
____________________________________________________________

...6 ans déjà.
Puis la guerre est venue. Le Moyen-Orient s'est embrasé. À l'est de l'Europe, des territoires ont été absorbés, par la force, ou par la capitulation silencieuse de gouvernements qui avaient oublié ce que signifiait résister. Le fascisme ne s'était pas annoncé avec des bottes et des torches. Il était arrivé dans les formulaires administratifs, dans les algorithmes de modération, dans les commissions culturelles.
Les projets artistiques étaient devenus trop chers. Non-essentiels, à nouveau.
On embauchait des musiciens, mais ils ne devaient chanter qu'en français, et que certains textes. Les photographies étaient filtrées par des réseaux qui jugeaient la conformité aux bonnes mœurs. Des livres étaient déclarés non-consensuels. La culture, âme prétendue d'un peuple, était lentement amputée de tout ce qui la rendait vivante : le doute, la provocation, la beauté inutile.
Les artistes devenaient des parias. Des slashers à deux emplois, un pour survivre, un pour exister. Être artiste était redevenu un passe-temps. Une tolérance. Un hobby qu'on pratique le week-end quand le vrai travail est fait.
____________________________________________________________
"J'aimerais que ce futur ne se réalise jamais."
____________________________________________________________
C'est peut-être là que réside la vérité de ce projet photographique. Dans cet espace entre l'ombre et la lumière des projecteurs. Entre le statut fragile et l'ovation debout. Entre ce que la société dit de l'art, vital, essentiel, âme d'un peuple, et ce qu'elle offre concrètement à ceux qui le font.
Ces images ont été prises dans un moment de bascule. Elles montrent des visages qui portent quelque chose d'irréversible dans le regard. Elles montrent aussi, et c'est peut-être ce qui importe le plus, que l'art ne demande pas la permission pour exister. Il trouve les failles. Il persiste dans les cuisines, sur les bancs, dans les rues, dans les yeux d'une enfant qui tient des fleurs dans une manifestation dont elle comprend, instinctivement, les enjeux.
L'histoire que racontent ces photographies n'est pas terminée. Elle s'écrit maintenant, dans les choix que nous faisons collectivement : financer ou ne pas financer, valoriser ou tolérer, reconnaître ou ignorer. Chaque salle qui ferme sans bruit est une phrase que nous laissons inachevée. Chaque artiste réduit au silence est un miroir que nous brisons.
Ce que nous choisissons de soutenir aujourd'hui dessine le visage du monde de demain.
Et ce visage-là, nous en sommes tous responsables.

You may also like

Back to Top