"L'attente" devant la librairie Dialogues à Brest.
C'est ce genre de samedi d'été où la lumière traîne le soir.
Robert quitta Dialogues, la grande librairie de la rue de Siam, et poussa la porte pour déboucher sur le parvis, la verrière au dessus de lui filtrant le jour d'une lumière pâle, jaune orangé. Un livre serré sous le bras, il le glissa dans son sac. Devant lui, les fontaines noires, coniques, plus bornes que fontaines, laissaient couler leurs eaux sans bruit. Sur le parvis, un homme lisait, une jambe croisée sur l'autre. De l'autre côté de la route, il reconnut la silhouette de son ami, Alphonse, qui se tenait un peu en retrait, le boîtier sous le bras, pas encore à l'œil, occupé à regarder cet inconnu comme un prédateur qui tourne autour d'une proie, cherchant un angle.
Robert quitta Dialogues, la grande librairie de la rue de Siam, et poussa la porte pour déboucher sur le parvis, la verrière au dessus de lui filtrant le jour d'une lumière pâle, jaune orangé. Un livre serré sous le bras, il le glissa dans son sac. Devant lui, les fontaines noires, coniques, plus bornes que fontaines, laissaient couler leurs eaux sans bruit. Sur le parvis, un homme lisait, une jambe croisée sur l'autre. De l'autre côté de la route, il reconnut la silhouette de son ami, Alphonse, qui se tenait un peu en retrait, le boîtier sous le bras, pas encore à l'œil, occupé à regarder cet inconnu comme un prédateur qui tourne autour d'une proie, cherchant un angle.
« Comment qu'c'est », dit Robert. Alphonse leva les yeux, un peu surpris de ce hasard de la rencontre.
« Ah tiens, l'intellectuel. C'est vrai, le samedi tu remplis ton esprit », lui dit Alphonse.
« Et toi ta boîte à images... » Un court instant, Robert se reprit. « Ta boîte à photographies. Excuse moi, je ne voudrais pas te provoquer. J'ai fini par comprendre ce que je ne devais pas dire. »
Alphonse ne quittait pas des yeux l'homme assis sur le banc, un livre ouvert sur les genoux. Robert suivit son regard un instant. « Tu chasses. »
« Tu as un moment pour aller boire un café », lui suggéra Robert.
« Si tu n'es pas pressé, oui. Il va se passer quelque chose... je le sens. »
Robert laissa un silence s'installer. Il vit Alphonse s'installer par terre, assis en tailleur face à l'homme, l'appareil déjà dans sa main. Il l'imita, s'assit à côté de lui sans un bruit, comme s'il avait peur d'interrompre quelque chose. Le parvis leur renvoyait la chaleur du jour, stockée dans les dalles depuis le matin.
« Comment tu sais qu'il va se passer quelque chose. »
« Je ne sais pas. Juste un instinct, ou peut être de l'observation. Dommage qu'on ne puisse pas deviner l'avenir. »
Robert regarda l'homme, fasciné, en attendant le moment. Comme il l'avait lu dans certains articles sur Henri Cartier-Bresson et son « instant décisif », il avait l'impression de participer à un moment privilégié, un moment unique. Mais rien ne se produisit, pas dans l'immédiat.
« Et comment as tu cette intuition ? comment sais tu que c'est ici et maintenant ? », insista t il.
Alphonse sourit, sans quitter le banc des yeux. « Regarde le attentivement. Pourquoi se mettre ici en plein soleil pour lire un livre, il fait déjà trop chaud pour nous deux. Et il garde son manteau sur lui. Pourquoi n'est il pas resté dans la librairie pour lire au frais, et puis pourquoi rester ici quand on a trouvé ce qu'on cherchait. Il tourne la tête comme s'il attendait quelque chose ou quelqu'un. »
Tout d'un coup, l'homme répondit à un appel, coinça son téléphone entre l'oreille et l'épaule.
« On ne répond pas comme ça à quelqu'un dont on est pas proche. Regarde son sourire, sa position, son attitude... »
« Je comprends, répondit Robert. C'est un ensemble de facteurs, tu les observes pour en déduire ce qui va ou risque de se passer. Anticiper l'avenir, ça, ce serait presque du déterminisme dans la bouche d'un ingénieur. »
Alphonse le regarda. « J'aurais appelé ça du hasard, mais soit. Le déterminisme, c'est un peu râpeux à la bouche. Explique le moi alors, ce mot. Sans les équations. Je ne suis pas assez bête pour Laplace, mais assez pour vouloir que tu le rendes petit. Son essai philosophique sur les probabilités me semble indigeste. »
Robert eut un sourire, celui qu'il prenait quand on lui demandait de descendre d'un étage. Il posa son livre à côté de lui, sur les dalles, comme pour libérer ses mains.
« Change d'échelle, de l'ensemble aux détails, et tu l'as. Regarde ton ami là, en face de toi. Tu sais qu'un jour je vais mourir. Ça, c'est une certitude à cent pour cent, aucune probabilité là dedans, une certitude sèche, et tu vois, tu commences déjà à lire l'avenir sur ce point. Maintenant descendons d'un cran. Toi qui fais de la photo, je te donne une chance sur dix de monter une expo avant vingt cinq ans. Ce n'est pas rien, ce n'est pas beaucoup. Mais avance dans ta vie, ajoute des rencontres, des habitudes, des gens qui t'ouvrent des portes, et à quarante ans cette chance est peut être montée à cinq sur dix. À soixante, six sur dix. Rien n'a changé dans la nature du hasard. C'est juste que le nombre de faits accumulés autour de toi a resserré l'éventail des futurs possibles. Le déterminisme, ce n'est pas deviner l'avenir. C'est ça, une trajectoire qui se referme peu à peu parce que chaque instant retire des branches à l'arbre. »
Il marqua un temps, regarda dépasser de son sac la tranche du livre d'Étienne Klein, Court-circuits.
« Le pile ou face est le cas le plus bête et le plus juste. Une pièce en l'air, tu dis cinquante cinquante, et tu appelles ça le hasard. Mais si je connaissais la force exacte de ta pichenette, l'angle du pouce, le poids de la pièce, l'air ce jour là, je pourrais te dire l'issue avant qu'elle retombe. Le hasard n'est pas dans la pièce. Il est dans ce que toi, tu ignores d'elle. On n'est pas loin de la météo, qui détermine le passage de la tempête mais qui est incapable de prévoir sa puissance et son heure précise d'arrivée, à cause des nombreux paramètres qui peuvent influer. »
Alphonse resta silencieux un moment. Il regardait de nouveau l'homme du banc, qui venait de sortir une cigarette électronique de sa poche sans même refermer son livre.
« Toute ma vie j'ai cru que ma pratique tenait au hasard et à l'opportunité, dit Alphonse. Être là au bon moment, tomber sur la bonne scène, une histoire de chance. Et là, en t'écoutant, je me dis que c'est peut être faux. Ou pas complètement vrai. »
Robert attendit. Il avait appris, avec Alphonse, que les meilleures idées arrivaient rarement dans l'ordre. Et que son esprit était comme un diesel, lent à démarrer, chargé de nombreuses idées qui s'entrechoquaient.
« Tu as déjà regardé les traceurs. Ceux qui font du parkour, qui sautent d'un toit à l'autre sans réfléchir. Les yamakasis. »
« Vaguement. »
« Ce qui m'a toujours frappé, c'est qu'ils ne calculent pas. Enfin si, au début, ils calculent, ils tombent, ils recommencent. Mais après des années, le corps sait avant la tête. Ils voient un muret et leurs jambes ont déjà décidé de la foulée, du geste, avant que le cerveau ait fini la phrase. Ça s'écrit quelque part dans le corps, pas dans le raisonnement. On est dans un instinct physique, une proprioception. »
Alphonse tourna les molettes de son boîtier, regarda l'homme, puis les gens qui passaient devant le banc. Il semblait réfléchir un instant, tourna la molette de vitesse pour la descendre au 1/30e de seconde, afin d'isoler son sujet. Il prit une photo, puis deux, et regarda l'écran de contrôle. Il sourit. Son cadre était posé.
« Et moi, dans la rue, depuis vingt ans, je fais peut être la même chose. Je ne calcule plus rien. Le type sur le banc, je ne me dis pas, il attend quelqu'un, statistiquement il y a de bonnes chances qu'il se passe ça ou ça. Ça m'est venu d'un coup, dans le ventre, avant les mots. Alors je me demande si ce que j'appelais mon hasard, c'était pas plutôt ça, comme un sixième sens. En même temps, on attribue à Henri Cartier-Bresson cette phrase, vos dix mille premières photos sont les pires, je comprends mieux, on n'est pas mauvais en photographie quand on débute. On n'a simplement pas encore acquis ce flair de la pratique. »
Robert se redressa un peu, intéressé, comme chaque fois qu'Alphonse touchait sans le savoir à quelque chose que lui même travaillait de l'autre côté.
« Tu viens de mettre le doigt sur quelque chose. Il y a un type important dans mon domaine, je n'ai plus son nom en tête, qui dit exactement ça, mais à l'envers, pour expliquer ce qui manque aux machines. Il dit qu'un gamin de quatre ans a passé quatre ans à faire tomber des objets, à se cogner, à rattraper des verres avant qu'ils touchent le sol. Il a un modèle du monde dans le corps, construit par des millions d'heures d'essais physiques, avant même de savoir parler. Nos systèmes, eux, n'ont jamais rien fait tomber. Ils ont lu des milliards de phrases sur la gravité, mais ils n'ont jamais senti un verre glisser entre deux doigts. »
Il s'arrêta, corrigea un peu ce qu'il venait de dire, comme s'il craignait d'avoir été trop net.
« Enfin, ils savent tout de la gravité, ils la décrivent très bien. Mais ils ne l'ont jamais habitée. »
« Voilà. C'est exactement ça, dit Alphonse. Vingt ans dans la rue avec un boîtier, c'est ma manière d'avoir fait tomber des verres, et donc de présentir le moment où tu poses le verre sur le bord de la table, et où un bref instant mon esprit me dit, ne fais pas ça, presque par anticipation, par pressentiment, comme si mon esprit, déjà embrumé par la peur d'oublier l'instabilité du verre, s'était enfermé dans la résolution que j'anticipais. Ce qui devait arriver arriva. »
Alphonse resta un moment silencieux, puis reprit, comme si l'idée continuait de travailler.
« Tu veux un exemple concret de ce que je raconte. Il y a un photographe américain, Alex Webb, qui a fait une photo restée célèbre, au Mexique, à la frontière, en 1979. Il traversait un village qui sortait d'une fête, presque personne dans les rues. Il a vu deux murs teintés de rose, il a levé l'appareil sans savoir pourquoi. Et là, un gamin a surgi de nulle part et sauté du haut d'un mur, son ombre suspendue avec lui dans les airs. Webb dit lui même qu'il a été surpris, qu'il a appuyé presque malgré lui. Mais s'il n'avait pas déjà l'appareil à l'œil, à cause de ces deux murs roses qui ne voulaient rien dire, il ratait tout. On peut se poser des questions, quand on sait que ce photographe joue souvent avec le hasard, comme s'il avait un flair pour détecter ce qui va se produire. »
Il tourna un peu la tête vers le boîtier posé sur ses genoux, comme pour appuyer ce qu'il venait de dire.
« Et il y a un Anglais, plus jeune, Matt Stuart, qui travaille à Londres depuis vingt ans, jamais de mise en scène. Sa photo la plus connue, Trafalgar Square, elle est prise à hauteur de chaussures, presque au ras du trottoir. Une rangée de piétons qui marchent tous du même pas, dans la même direction. Et au milieu d'eux, un pigeon, aux pattes rouges, qui avance exactement à la même cadence, comme s'il faisait la course avec eux, ou comme s'il en faisait partie. Un pigeon qui synchronise son pas sur des humains, ça, tu ne peux pas l'attendre. Peut être qu'intuitivement, un attroupement de pigeons pas loin l'avait incité à se mettre là, à attendre le hasard. »
« Lui même dit s'être baissé, avant, sans savoir pourquoi, juste parce que les pieds l'intéressaient ce jour là, répondit Robert. Il soutient ne pas avoir attendu quelque chose de précis. »
« C'est exactement mes treize minutes assis sur ce parvis. »
Robert hocha la tête, lentement.
« Donc ton pile ou face de tout à l'heure, la pièce reste vraiment lancée au hasard. Mais le fait que tu sois là, accroupi, prêt à la voir tomber, ça, ce n'est plus du hasard du tout. »
« Voilà. C'est ça que je n'arrivais pas à dire avant que tu me parles de ton gamin de quatre ans », répondit Alphonse avec le sourire.
Alphonse releva l'écran de son appareil photo, comme pour être plus discret, bien que l'homme les ait remarqués, lui et son comparse assis en tailleur sur les dalles. Un sourire échangé avait suffi à valider sa pratique. Il déclenchait de temps en temps, sans se presser, laissant le reste glisser dans le cadre et s'effacer pour mettre en valeur l'homme. Derrière, sur la vitrine des dessins de Paul Bloas, qu'Alphonse avait perçus sans vraiment les voir, des portraits d'auteurs littéraires collaient avec le cadre qu'il avait défini. Mais était ce encore du hasard. Il ne restait plus qu'à attendre. Il déclencha plusieurs fois, jouant avec le flux des badauds.
Soudain, une femme suivie d'un jeune garçon d'à peu près six ans s'arrêta au pied du banc, un sac à la main marqué Monoprix. L'homme releva la tête et son visage s'éclaira, elle lui déposa un baiser. L'homme ramassa ses affaires, échangea avec Alphonse un nouveau sourire, plus franc que le premier, presque complice, comme s'il l'incluait maintenant dans ce qui venait de se passer. La femme suivit son regard, tourna la tête vers Alphonse un instant, puis revint vers l'homme avec un air interrogateur, une question muette sur les lèvres dont il ne saurait jamais le sens. L'homme partit avec elle. Il n'en fallait pas plus. Ce moment restait intime, et le resterait.
Alphonse savait que sa photo ne résidait pas dans cette réponse au présent, mais que son attente et celle de l'homme lui avaient été plus importantes, apportant une réflexion sur l'acte de faire une photographie, et sur ces courts-circuits de vie que nous observons parfois. Pendant que le monde vivait, lui avait attendu un hasard qui s'était enfui.
Il se leva, rangea le boîtier dans sa sacoche sans le regarder. Robert fit de même avec son livre.
« Tu penses que les ordinateurs, ou l'IA, affineront le déterminisme », demanda Alphonse, en reprenant la marche.
« Beaucoup d'entreprises se penchent sur cette question. Impossible d'y répondre, ça reste utopique à l'instant où on en parle. Mais je ne suis même pas sûr que ce soit une question de puissance. Donne à un ordinateur toute la puissance du monde, il assemblera toujours une image à partir de ce qui existe déjà, il pensera tout avant, le sujet, le cadre, le traitement, jusqu'au grain de la pellicule s'il le faut. Le calcul ne lui manque pas. C'est qu'il n'a rien à attendre. Une photographie reste ouverte à ce que le monde refuse de lui donner. Une image, même infiniment puissante, ne l'est jamais », répondit Robert.
Il regarda dans son sac où la tranche de son livre dépassait.
Alphonse vit la tranche. « C'est quoi comme livre. »
« Court-circuits, d'Étienne Klein. Une histoire de hasard et de déterminisme, justement. »
« C'est aussi drôle que tu achètes ce livre là aujourd'hui... tous ces hasards de vie qu'on vit au quotidien. Beaucoup d'amis photographes racontent souvent des hasards de vie. Un jour, je me rappelle avoir croisé un homme au salon de la BD, aux Ateliers des Capucins, je lui avais gentiment soutiré un joli portrait alors qu'il était assis à attendre une dédicace. La semaine suivante, je tombe sur lui à la Foire Saint-Michel, la grande braderie. Je salue l'homme, il ne me reconnaît pas, mon amour propre un peu blessé, je continue, deux stands plus loin je le revois qui m'adresse un franc sourire. Je comprends, c'était son frère jumeau. J'ai donc fait une photo des deux hommes ensemble. Ce sont des curiosités de photographe, quelle chance j'avais de retomber sur eux, sur une ville de trois cent mille habitants, à une semaine d'intervalle, et d'avoir une telle histoire à raconter... »
« Les mystères de la vie, ou alors nous vivons tous dans un village », s'esclaffa Robert.
De l'autre côté de la rue, un homme hurlait, ivre, les deux comparses l'ignoraient comme par habitude. « Bientôt l'IA dans ton boîtier... »
« Parfait, il fera des images parfaites », gloussa Alphonse.
Ils remontaient la rue de Siam, maintenant, le soleil couchant dans le dos.
« J'espère qu'on va trouver encore un bar ouvert à cette heure ci, dit Robert. J'ai vraiment besoin d'une mouss'. »
« Laisse faire le hasard de notre déambulation », répondit Alphonse.
Il sourit. « On finira bien par poser un cul quelque part, c'est déjà tout vu, et promis je poserai un verre sur le bord de la table pour toi. »
Tout commence par un changement dans ma vie, et puis l'achat d'un livre, celui d'Étienne Klein, Court-circuits, il y a maintenant trois ans de ça. Le livre commence par une photographie, celle d'Einstein qui tire la langue, et finit par le hasard d'un appartement qui a appartenu à un photographe, de quoi susciter ma curiosité dès la lecture.
Étienne Klein a jeté un éclairage sur le déterminisme à travers certains passages de sa vie, mais il ne m'en fallait pas plus pour me poser les mêmes questions, sur ma pratique même de la photographie, et sur les instants de rencontre que cette passion provoque depuis vingt ans. C'est pour ça que cette chronique démarre assez naturellement par ce livre, dans le sac de Robert.
L'année 2026 marque un basculement concernant l'intelligence artificielle. Nous pouvons désormais dire ouvertement que nous sommes passés d'un modèle de langage (LLM) à un modèle du monde. Les grands laboratoires ne cherchent plus seulement à prédire le mot suivant, ils cherchent à simuler comment la matière tombe, comment un corps se déplace, comment une lumière change. Yann Le Cun a quitté Meta pour construire ça ailleurs, avec cette conviction qu'un système qui n'a jamais rien fait tomber ne comprendra jamais vraiment la gravité, même s'il la décrit parfaitement. Il a raison sur un point qu'il avoue presque malgré lui, un être humain apprend à conduire en une vingtaine d'heures, et nous n'avons toujours pas de voiture pleinement autonome après des décennies d'efforts. L'écart entre décrire le monde et l'avoir habité ne se comble pas simplement en ajoutant du calcul.
Et imaginons un monde où l'appareil photo serait en partie géré par l'IA, ce qui tend aujourd'hui à être une suite logique de la technologie. Imaginons que le déterminisme soit une anticipation du déclenchement, prévue elle même par la machine. Nos photos deviendraient « parfaites », lisses, sans âme.
Ce déterminisme là, celui qui progresse par accumulation, a pourtant un plafond. Un plafond physique d'abord, la limite de Bremermann pour la vitesse de calcul, la limite de Bekenstein pour la densité d'information, au delà desquelles tout support s'effondrerait sur lui même. Un plafond plus radical ensuite, que ni l'une ni l'autre de ces limites ne suffit à expliquer, celui du chaos. Le déterminisme absolu reste un horizon, jamais un point d'arrivée, l'absolu n'existe pas.
La pratique des photographes s'est construite par accumulation d'expériences, comme celle d'une machine bien entraînée. Elle affine, elle resserre, elle rend l'instinct plus juste avec les années. Mais elle ne referme jamais tout à fait l'écart où se joue l'instant décisif, ce moment où l'accumulation ne suffit plus à garantir ce qui va suivre, et où il faut rester exposé pour le recueillir. Une machine ne peut pas rater sa photo, puisqu'elle ne prend jamais le risque d'en manquer une. Un photographe, si.
C'est peut être pour ça que ma meilleure photo reste celle que nous feront demain. Ce qui me pousse à recommencer n'a jamais été de gagner contre le hasard d'une scène. C'est une question qui ne s'épuise pas. Cinquante quatre ans à faire tomber des verres n'ont jamais rendu le prochain moins fragile. Je continuerai de m'asseoir devant la table, sachant, cette fois encore, que le verre pourrait ne pas tomber.
J'aime ma maladresse.
Notes et références
Le déterminisme
Pierre-Simon de Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, 1814. C'est ce texte qui pose l'hypothèse d'une intelligence capable de tout prédire, le passé comme l'avenir, si elle connaissait la position et la vitesse exactes de chaque particule de l'univers à un instant donné. Le mot démon, resté attaché à cette idée, n'est pas de Laplace lui même, il a été ajouté plus tard par ses commentateurs.
Yann Le Cun, chercheur en intelligence artificielle, ancien responsable de l'IA chez Meta. Les chiffres évoqués sur le volume de données visuelles reçu par un enfant de quatre ans, comparé à celui des grands modèles de langage, viennent de ses interventions publiques sur l'apprentissage incarné et les limites des systèmes actuels.
Étienne Klein, Court-circuits, physicien et philosophe des sciences, une réflexion sur le hasard et le déterminisme.
Limite de Bremermann et limite de Bekenstein, deux bornes physiques théoriques à la quantité d'information qu'un système peut traiter ou stocker dans un espace fini, mobilisées ici pour distinguer l'impossibilité pratique de l'impossibilité de principe posée par le chaos et le quantique.
La photographie
Henri Cartier-Bresson, Images à la sauvette, 1952, où il formule l'idée de l'instant décisif, ce moment où la forme et le sens d'une scène coïncident brièvement avant de se défaire.
Matt Stuart, photographe britannique, connu pour ses photographies de rue construites sur la coïncidence visuelle plutôt que sur la mise en scène.
Les expressions brestoises
Le parler local, parfois désigné sous le nom de ti zef, expression signifiant à l'origine petit coup de vent. Les tournures reprises dans le texte, comment qu'c'est, tenir la marée, poser un cul, ainsi que le mot mouss' pour désigner une bière, s'appuient notamment sur les collectes personnelles de pur « ti zef ».