Ils ne s'étaient pas vus depuis des années. Robert avait fini par quitter Brest pour ses laboratoires, Alphonse était resté avec sa pluie et son boîtier. Et puis un message, un soir, et les voilà rue de Siam, dans ce bar où ils avaient déjà refait le monde une fois ou deux, du temps où ils avaient encore tous leurs cheveux.
Robert poussa la porte, lunettes prises de buée, et chercha des yeux. Alphonse était au fond, près de la vitre. Crâne nu maintenant, barbe grise, le Leica posé devant lui à côté de la tasse, comme toujours. Il leva la main, et son visage s'ouvrit.
— Bon sang, Robert. Regarde nous.
Robert s'assit, rit, commanda une bière. Ils parlèrent un moment de tout et de rien, des vieux, de qui était parti, de qui restait et de tous ceux qui résistaient. La pluie tenait dehors, ce flottement brestois qui ne tombe pas vraiment. Derrière la vitre embuée, les passants n'étaient plus que des formes sombres qui glissaient.
À deux tables, un jeune homme seul fixait son téléphone, le pouce qui montait et descendait. Il retouchait des photos, recadrait, poussait quelque chose. La rue coulait dans la vitre, juste derrière lui, et il ne la voyait pas.
Alphonse le désigna du menton.
— Alors c'est vrai, ton histoire. Tu fabriques des images, maintenant. Des fausses.
— Je les aide à se fabriquer, répondit Robert. Nuance.
— Aucune nuance, mon vieux. Tu es passé de l'autre côté. Le côté obscur, comme je dis souvent. Moi, je reste le vieux Jedi qui défend la cause.
Robert sourit, but une gorgée. Il connaissait ce ton. C'était reparti, comme avant, comme si les années n'avaient pas eu lieu. On aimait toujours autant refaire le monde.

— Vas y, dit il en reposant son verre. Je sais que tu y penses depuis que je suis entré. Sors la moi, ta différence entre une image et une photographie. Tu me la sors à chaque fois, tu es soûlant. Et c'est le bon endroit pour ça, en plus.
— Parce que tu ne l'as jamais comprise. Ou parce que j'ai toujours l'impression de devoir justifier ma façon de faire.
— Je l'ai comprise, Alphonse. Tu m'as dit, c'est la trace. La lumière a vraiment touché le monde, elle est passée par un objectif, elle a marqué un capteur. Le « ça a été » de Barthes. La photo prouve que la chose a eu lieu, l'image n'invente que du vraisemblable.
Alphonse fit non de la tête, lentement, content.
— Ça, c'est ce que je te disais avant. Et c'est faux, ou en tout cas ça ne suffit pas. Prends un shooting de mode. Un vrai mannequin, de la vraie lumière, de la vraie pellicule si tu veux. Tout a eu lieu, tout est attesté. Et pourtant ce n'est pas une photographie. C'est une image.
— Pourquoi, si tout a vraiment eu lieu.
— Parce que le résultat était déjà dans la tête du photographe avant le déclenchement. Le cadre calé, la lumière imaginée, les accessoires posés. Le réel n'a plus rien à dire là dedans. Il sert juste à remplir une case qu'on avait dessinée d'avance.
Robert le regarda un instant.
— Donc tu ne mets plus la frontière sur la lumière.
— Je la mets sur le moment, dit Alphonse. La photographie garde un côté candide. Tu sors avec ton boîtier sans savoir où sera le sujet, et tu te laisses surprendre. Même quand tu connais un terrain par cœur, il reste cette part qui ne t'obéit pas. L'image, elle, anticipe tout, jusqu'au traitement.
Il montra le gamin penché sur son écran.
— Regarde le. Il ne sort plus chercher. Il est déjà dans l'image. La Voie lactée poussée au curseur, alors qu'à l'œil nu il ne la verra jamais à cause des lumières de la ville. La couleur tirée jusqu'à ce qu'elle ne ressemble plus à rien de vu. Les ombres écrasées au noir profond pour faire semblant d'isoler un sujet, le mettre en avant. Encore faudrait il qu'il y en ait un, de sujet, sur l'image... Et ça se diffuse, parce que c'est fait pour. Pour plaire.
Robert le laissa finir, puis prit son temps avant de répondre.
— Je vais te dire un truc que j'aurais contesté avant, Alphonse. La photographie a toujours triché, tu sais. Ansel Adams brûlait ses ciels au tirage, il poussait le contraste, il faisait sortir de la chambre noire une scène que l'œil n'avait pas vue comme ça. J'aurais voulu te coincer là dessus. Te demander où tu traces la limite, puisque même le plus grand des argentiques tripote son image.
— Et où je la trace, d'après toi ? Tu me parles de forme, de traitement. Moi, je te parle du fond. Peu importe l'outil, pour un artiste, du moment que le sujet est là.
Robert n'avait rien à répondre à ça, et ils le savaient tous les deux. Alphonse leva sa tasse, comme on souligne un point bien marqué. Le jeune au téléphone, à côté, reposa l'appareil une seconde, puis le reprit.
Robert n'avait pas fini.
— Mais ne t'emballe pas avec ton candide. Si le hasard suffisait, la caméra de surveillance serait le plus grand photographe du monde. Que du sujet, que de l'imprévu, et zéro intention. Elle ne décide rien. Et pourtant ce qu'elle enregistre n'est pas de la photographie.
— Évidemment, dit Alphonse. Le photographe reste maître de son cadre. Et puis tu oublies qu'on se déplace sur deux jambes, nous. Une caméra de surveillance avec des pieds, tiens, ça me fait rire. Le hasard tout seul ne fait rien, il y a le choix, aussi. Cartier Bresson anticipe énormément, sauf qu'il anticipe l'instant. Il sent la fraction de seconde où les lignes vont se nouer, et il presse pile là. Ce qu'il prépare, c'est le moment. Pas l'objet fini.
— Donc ce n'est pas de la naïveté, ton candide, dit Robert. C'est de la disponibilité. Tu es tourné vers la rencontre et pas vers le produit.
— Voilà.
Dehors, une silhouette s'arrêta devant la vitre pour allumer une cigarette à l'abri de l'auvent, puis repartit dans le flux. Alphonse la suivit du regard, et sa voix baissa d'un cran. Robert eut une pensée fugace : son ami venait de la photographier des yeux, cette silhouette. Sans appareil, mais il l'avait prise, cet instant là.
— Et il y a une chose que tu n'as pas dans ton tableau, Robert. Ma présence change le moment que je prends. Comme un poteau planté dans une rivière. Le poteau ne regarde pas l'eau passer, il la dévie. Il fait son sillage. Le passant me voit et change de trajectoire, le gosse fait le pitre ou se cache, la rue se sait regardée. Il n'y a pas un moment pur qui existerait sans moi et que je viendrais cueillir intact. Il y a un moment qui arrive parce que je suis là. Et que je suis le seul à pouvoir saisir, justement parce que j'en suis une cause.
Robert resta silencieux un instant. Quelque chose se mettait en place dans sa tête.
— Alors ta caméra de surveillance, elle rate la photographie pour une deuxième raison, dit il enfin. Pas seulement parce qu'elle n'a pas d'œil. Parce qu'elle ne dérange rien. Personne ne se sait vu d'elle de cette manière. Toi, tu es un corps dans la scène, un corps qui pèse, qui encombre. Et c'est ce poids qui fait que ce que tu rapportes n'aurait pas pu l'être autrement. Ton « ça a été », ça devient un « j'y étais », et le fait que j'y étais a changé le ça.
Il s'arrêta, et le reste vint tout seul.
— Et ça enterre mes images bien plus proprement que toutes mes histoires de photons. Ce que je fabrique, ça ne manque pas seulement de référent. Ça manque de poteau. Aucun corps n'a dérangé quoi que ce soit. Personne ne s'est su regardé. Mes images ne ratent pas la photographie parce qu'elles inventent. Elles la ratent parce qu'elles n'ont dérangé personne.
Alphonse le regarda un moment, presque ému de l'entendre dire ça lui même.

Le serveur passa. Alphonse reprit un café, Robert une bière. Le jeune homme postait quelque chose, son pouce remonta l'écran d'un coup sec et il eut un demi sourire, pour lui seul.
Robert revint à la charge.
— Reste un endroit où ton explication est bancale. Si c'est ta présence qui fait le moment, alors tu ne le trouves pas tout à fait. Tu le provoques, au moins un peu. Où est la limite entre déranger la rivière et la détourner. Entre être une cause, et mettre en scène. C'est presque le même geste, vu de deux points de vue différents.
Alphonse fit tourner le Leica d'un quart de tour sur la table avant de répondre.
— Ce n'est pas une question de combien tu déranges. C'est une question de quoi. Prends Bruce Gilden. Il infléchit le courant brutalement, son flash en pleine figure, son corps qui surgit sur le trottoir. Il dérange énormément. Mais le courant coule encore. Il provoque une vraie réaction, chez un vrai passant qu'il n'a pas choisi, qu'il ne connaît pas, et dont la réaction lui échappe au moment où il la déclenche. C'est un poteau agressif. Mais c'est toujours de l'eau vive qui passe. Sa provocation ne tue pas le hasard, elle le densifie.
— Et l'autre côté, demanda Robert.
— L'autre côté, c'est quand tu arrives avec ta valise. Les poses préparées, la lumière anticipée, tout calé. Là tu ne provoques plus le réel, tu le remplaces par un protocole. Le passant devient figurant. La rivière, tu la mets en bouteille. La limite est là. Tu peux déranger tant que tu veux, du moment que tu n'as pas éteint l'imprévu de l'autre.
Il regarda Robert bien en face, et il y avait de l'affection dans la pique.
— Et c'est exactement ton métier, ça, mon vieux. Quand le photographe arrive avec tout préparé, il fait ton geste. Ton prompt. Tout est écrit avant. Le réel n'a plus la parole. La seule surprise qui reste, des deux côtés, c'est celle de la mise en forme. Tiens, le rendu est plus joli que prévu. Mais cette surprise là est cosmétique. Elle porte sur le comment, jamais sur le sujet. Et le sujet, c'est précisément ce qui devait pouvoir te dire non. Ce qui pouvait ne pas être là, ne pas réagir, ruiner ta photo.
Robert encaissa sans se défendre. Il fit tourner sa bière entre ses doigts.
— Tu as raison, et ça me gêne un peu. Mon prompt ne me dit jamais non. C'est ça qui nous sépare, au fond. Pas que je n'aie pas de référent. C'est que rien, dans ce que je fais, ne peut me résister. Pas de courant, pas de poteau, surtout pas le passant qui tourne la tête au mauvais moment et fout en l'air le cliché. Celui qui, en le foutant en l'air, prouve qu'il était vrai.
Un silence se posa. Le café fumait. Robert le rompit le premier, plus doucement.
— Alors ta transparence, c'est pas une technique. C'est une morale. Te faire transparent, vu ou pas, ça ne veut pas dire te cacher. Ça veut dire renoncer à prendre le pouvoir sur le réel. Accepter d'être une cause minimale, un poteau et pas un metteur en scène, pour que ce qui arrive arrive de soi même autant que possible.
— C'est à peu près ça, dit Alphonse.
— Sauf que ça te crée un sale problème, Alphonse. Personne ne peut le vérifier de l'extérieur. Mets deux photographes côte à côte. Même rue, même passant, même fichier au pixel près. L'un était disponible, débordé par ce qui passait. L'autre exécutait une image qu'il avait déjà en tête. Toi seul, au moment où tu appuies, tu sais de quel côté tu es. Ta définition ne se prouve pas dans l'image. C'est une honnêteté que tu ne dois qu'à toi même.
Alphonse sourit dans sa barbe. C'était là qu'il voulait l'amener.
— Et c'est pour ça que je vais te parler de Doisneau. Le Baiser de l'Hôtel de Ville.
— Vas y, dit Robert.
— Le procès, au début des années quatre vingt dix. On apprend que la scène était posée. Doisneau avait repéré un couple d'étudiants en théâtre, il leur avait fait rejouer le baiser pour un magazine américain. Tollé. Comme si toute l'œuvre s'écroulait. Et au sens strict, le nôtre, ils n'avaient pas tort. Accessoires de la rencontre supprimés, passant devenu acteur. Ce cliché là bascule du côté de l'image. Je l'admets sans problème.
— Mais tu ne t'arrêtes pas là, je te connais.
— Non. Parce qu'on ne juge pas un photographe sur un fichier. On le juge sur le rapport au monde de toute son œuvre. Et Doisneau, c'est des décennies de rue. C'est l'Occupation, où il faussait des papiers d'identité pour la Résistance et photographiait Paris sous la botte. Difficile de tricher, dans des moments pareils. C'est des milliers d'instants où il a été ce poteau transparent dont on parle depuis tout à l'heure. Un homme dont la vie entière prouve la probité ne devient pas un faussaire parce qu'un jour, pour un magazine, il rejoue un geste qu'il avait vu cent fois pour de vrai dans ces mêmes rues. Le baiser posé, ce n'est pas un mensonge sur le monde. C'est la reconstitution honnête d'une vérité qu'il connaissait par cœur.
Robert posa son verre, lentement.
— Donc ta probité, on ne la juge pas image par image. On la juge sur une vie. Le procès instruisait un cliché. Le seul tribunal qui valait, c'était sa trajectoire entière.
— Voilà.
Le jeune homme, à sa table, glissa son téléphone dans sa poche, finit son verre debout et sortit. La porte se referma. Sa place resta vide.
Alphonse le suivit du regard, puis revint à son ami.
— Et il me reste mon dernier juge. Celui qui règle ton histoire d'invérifiable sans qu'on ait besoin d'entrer dans la tête de personne. Le temps. C'est une vraie valeur dans le travail du photographe. Elle ne l'est pas encore dans l'image.
— Explique, dit Robert.
— Regarde ce que le temps fait aux deux. La photographie gagne à vieillir. Un Doisneau de mille neuf cent cinquante est plus fort aujourd'hui qu'au jour de sa parution, parce que le réel qu'il a cueilli s'est chargé de tout ce qui a disparu depuis. Un Paris mort, des gens qui ne sont plus, une époque qu'on ne retrouve que par lui. Le « ça a été » se bonifie, il devient relique. L'image fait l'inverse. Elle pourrit avec le temps, et pour une raison de fond. Elle a été faite pour plaire, donc accrochée à un goût, donc périmée le jour où le goût tourne. Ce qui était calibré pour arrêter le pouce cette année fera ringard dans cinq ans. La saturation, la mode du moment, tout ce qui la rendait efficace finit par dater. D'ailleurs je n'aime pas les filtres, dans les logiciels. Souvent, ils font comme si. Mais quand tu creuses, l'absence de sujet saute aux yeux. Ce ne sont que des images.
Robert regarda un instant le mur, au dessus de la banquette. Une vieille photo encadrée de la rue de Siam jaunissait là, des passants en manteaux d'un autre âge, un tramway disparu. Personne ne la regardait jamais. Elle tenait son instant, simplement, depuis soixante ans.
— Et ça te donne ton test, dit il. Le seul qui ne demande aucun accès à l'intention secrète. On ne peut pas savoir, devant un fichier, si l'auteur était disponible ou s'il exécutait. Mais on peut attendre. Le temps tranche ce que l'œil ne tranche pas. Ce qui tient trente ans avait un sujet. Ce qui s'effondre avec sa mode n'avait qu'une mise en forme. La probité finit par se voir, pas dans l'image, dans sa résistance à l'usure.
— Le temps, c'est le seul juge que le pixel ne trompe pas, dit Alphonse.
Robert resta silencieux un moment. La rue continuait de couler derrière la vitre, anonyme, et la vieille photo au mur tenait bon, soixante ans plus tard. Quand il reprit, c'était presque pour lui même autant que pour son ami.
— Tu sais où ça nous mène, ton histoire. Pas à une frontière entre deux sortes d'objets. Les fichiers sont indiscernables, on le sait depuis le début. C'est une frontière entre deux façons d'être au monde. Il y a celui qui va vers ce qui le dépasse et accepte d'en être débordé. Et il y a celui qui plaque sur le monde une forme déjà pensée et le réduit à l'illustrer. La photographie n'est pas un genre d'image. C'est ce qui reste quand on a renoncé à tout maîtriser.
Il fit tourner son verre, le laissa.
— Et il y a un dernier truc, Alphonse, qui contient tous les autres. Ton photographe, il travaille pour un regard qui n'est pas encore né. Pour celui qui, dans cinquante ans, aura besoin de son image comme d'une preuve que ça a eu lieu. Il dépose pour plus tard. Il fait confiance au réel, qui ne se démode pas puisqu'il a eu lieu. L'image, et le gamin qui vient de partir avec son téléphone, ils travaillent pour le regard de maintenant, qu'il faut séduire tout de suite. L'un est patient. L'autre est pressé. Et moi, par construction, je ne sais travailler que pour maintenant. Je peux faire des images splendides. Je ne ferai jamais de photographie. Pas faute de réel. Parce que je ne sais pas lui obéir, et que je ne sais pas attendre.
Alphonse ne dit rien. Il regarda la place vide du jeune homme, puis la vieille photo au mur, puis son Leica posé entre eux deux.
Il le prit, le souleva vers la vitre embuée, vers les formes qui glissaient dans la pluie, et le tint là, le doigt près du déclencheur, sans appuyer. Ce qui passait dehors passerait de toute façon. Il attendait seulement de savoir si l'un d'eux s'arrêterait.
Rien ne se passa. Il remit l'appareil en bandoulière, renoua son écharpe.
— Tu vois, Robert, rien ne s'est produit. Je n'ai pas déclenché. Si j'avais dû faire une image, je l'aurais faite.
Il resta un instant le regard sur la vitre.
— Une seule chose est sûre. L'image permet à des tas de gens de vivre leur quotidien, leur immédiateté, et ça, c'est précieux, je ne le nie pas. La photographie, elle, il faut savoir la regarder. Et tu vas rire, après tout ce que je viens de te dire... c'est peut être elle qui se meurt, va savoir. Pas de son usure, elle ne s'use pas. De son côté immuable, intemporel. Parce que demain, qui aura encore les codes pour la lire ?
Il lui adressa un sourire, un signe de la main.
— Kenavo, l'ami.
Il ouvrit la porte, croisa le vent qui entrait quand lui sortait, aussi têtu que son obstination.
Dehors, la pluie tenait toujours, sans tomber tout à fait.

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